The Innocent Criminals





Articles et Ecrits

Les Inrocks du 22 Septembre 1999 - "Ben Harper, le baron perché" - article paru à la sortie de Burn to Shine

Les Inrocks du 28 Mai 1997 - "Ben Harper, un homme tranquille" - Interview à la sortie de The Will to Live

Les Inrocks du 28 Mai 1997 - Chronique de The Will to Live




les Inrocks 22 sept. 1999

Ben Harper - Le baron perché



Une forêt profonde, un arbre titanesque et millénaire abritant une fille nommée Papillon : suivre Ben Harper dans ses promenades méditatives peut mener loin. Son quatrième album Burn to shine aussi. Le Californien à la coule y confirme son aisance à jongler parmi l'héritage musical de son pays, parvenant souvent à en côtoyer les cimes.


S'il est des circonstances où l'Amérique ne manque jamais de fasciner, c'est bien lorsqu'elle s'affiche en démocratie discrètement pénitentiaire ­ et qu'elle assume ça très bien. Quand chaque citoyen devient suspect dans l'intérêt de tous. Quand la vie est cette longue période de probation qui, au moindre faux pas, à la moindre attitude de travers, peut vite se commuer en mise à l'ombre.

Ou encore : quand un concert, fût-il de Ben Harper, se transforme en promenade ultrasurveillée, où les consciences sont invitées à se défouler dans le plus strict respect de l'ordre. Imaginez un peu. Vous entrez dans le Hult Center, un grand théâtre moderne qui fait la fierté d'Eugene, un trou moyen de l'Oregon. Vous croyez vous rendre à un concert de rock ou à quelque chose d'approchant, c'est-à-dire à un divertissement gentiment encadré, sans plus. Vous vous retrouvez sans rien comprendre dans un bunker fliqué du parterre aux balcons, quadrillé par des agents de surveillance équipés de micros HF, barbus et charpentés comme des bûcherons. Vous remarquez aussi de pauvres filles qui ont décroché un chouette emploi jeunes : affublées d'un T-shirt alcohol monitors, elles sont chargées de détecter les pochetrons qui se seraient infiltrés dans l'assistance. Dès qu'une odeur d'herbe flotte entre les rangs, tout ce petit peuple de lardus s'agite frénétiquement, comme une meute de chiens policiers sevrés de coke.

Vous vous demandez quelle méchante mouche a pu piquer les gérants de la salle. L'ambiance n'est pourtant pas franchement à l'insurrection. Vous découvrez même un public de deux mille personnes particulièrement coopératif : chacun s'en tient au siège qui lui a été alloué, se trémousse sagement dans les limites du demi-mètre carré autorisé ­ tout contrevenant étant de toute façon immédiatement ramené au calme et à la raison. Vous en concluez une fois de plus que l'Amérique, quand elle se lâche vraiment, a cette manie très instructive de dévoiler avant tout le monde les dernières innovations en matière d'enfer sur terre.

Et Ben Harper, dans tout ça ? Une grâce de tous les instants. Autour de lui, tout peut bien être mocheté, fumier, désespérance ; lui rayonne. Sauvé. Ne sait pas faire autrement. Né pour briller. Avec son énergie coutumière, le Californien lève sa moisson musicale faite de croisements et de superpositions, de vieilles semailles et de nouveaux gestes, d'arpentages tous azimuts. Slide-guitare sur les cuisses, visage volontaire penché sur l'ouvrage, il travaille sans relâche sur l'établi de ses désirs, pousse des rugissements de plaisir cru qui résonnent comme d'amoureux cris de guerre.

D'abord apparue comme une belle séquelle du blues acoustique d'hier et d'avant-hier, la musique tellurique de Ben Harper s'alimente aujourd'hui abondamment à l'énergie blanche du rock ; mais son épicentre se déplace de plus en plus vers la soul, dont elle épouse les vibrations nerveuses, les trépidations charnelles. Les sons saturés, de plus en plus présents, électrisent ces chansons plus qu'ils ne les électrifient. La jouissance, qui est la colère heureuse des vrais vivants, irrigue chacune des plages où la voix vient apposer sa brûlante empreinte. Peu de bavardage entre les chansons : tout semble se (dé)mesurer à l'échelle illimitée des sensations. En fin de partie, Harper livre même une incendiaire version de Sexual healing qui, si la salle n'était pas aussi contrôlée par les pompiers de service, pousserait sans doute le public à de singulières bacchanales. Son groupe, les Innocent Criminals, peut bien lui planter un décor parfois trop massif : rien ne parvient vraiment à écraser ses chansons grimpantes, qu'il arrache sans mal des terres nourricières américaines pour les propulser dans quelque stratosphère connue de lui seul.

Au fil des ans, Ben Harper est devenu l'un des rares musiciens à savoir combiner artisanat traditionnel et grand professionnalisme : même mise en son sous le signe de l'efficacité, la secrète pureté de son écriture peut rester intacte. Du coup, Harper est aussi l'un des rares à savoir imposer l'intimité d'une parole dans le gigantisme d'un show ­ ce mot auquel seuls les Américains peuvent donner un sens. S'il a gravi sans dommage les échelons glissants de la notoriété (notamment aux Etats-Unis, où il accède peu à peu au statut de star), c'est d'abord parce qu'il ne s'est jamais départi d'un sens musical aigu, chevillé au corps, à l'âme et à la langue depuis ses riches années de jeunesse ­ lorsqu'il s'amusait, enfant, à déchiffrer la geste intemporelle du blues. Il faut voir la fluidité naturelle avec laquelle notes et mots coulent dans ses veines, sa voix, ses doigts : une vraie liberté de circulation.

Cette aisance presque insolente, associée à un incontestable magnétisme, suffirait à faire de Ben Harper une icône de plus dans la quincaillerie religieuse du rock. Mais sur scène, le Californien, finalement très calme, très sobre dans les tourbillons ascensionnels qu'il ne cesse de provoquer, désamorce lui-même tout risque de dévotion, ramène ses miracles à hauteur d'homme. Pas de prêchi-prêcha mystique, pas de poses d'enragé, pas de leçons de choses, pas de charisme bon marché. Ce soir-là, à Eugene, toutes les conditions sont réunies pour transformer sa prestation en vaste bondieuserie : d'un côté l'artiste souverain, en liberté, de l'autre un public soumis, asservi de bonne grâce aux règles militaires de l'entertainment. A aucun moment, pourtant, on n'aura l'impression que l'audience s'agenouille mécaniquement devant un intouchable messie. Le chant sans entraves de Ben Harper est de ceux qui appellent des formes ouvertes de ferveur et d'admiration. Celui qu'on regarde et écoute, là-haut sur la scène, n'a pas gueule barbue ni vocation barbante de prophète. Ce serait plutôt un bel oiseau sur sa branche ­ un oiseau qui, lui aussi, aurait pu chanter "I have tried/In my way/To be free" ("J'ai essayé/A ma façon/D'être libre").

Plus tard, une scène en dira long sur les relations assez singulières que Ben Harper entretient avec son public. A quelques pas du car qui doit le conduire vers sa prochaine destination, le chanteur papote et plaisante avec une vingtaine de personnes. Autour de lui frissonne l'inévitable corolle de fanatiques ­ qui, s'ils ne se retenaient pas, lui arracheraient probablement une touffe de cheveux, un doigt, son pantalon... Mais il y a là aussi des types et des filles sans histoire et sans hystérie, simplement venus partager un bout de conversation avec un homme de paroles, un homme de chant. Pendant cinq minutes, un vigile du Center, se sentant pousser du zèle, viendra jouer les bodyguards. Très vite agacé, Ben Harper lui demandera d'aller assouvir ailleurs ses fantasmes hollywoodiens. La petite sauterie se poursuivra pendant une bonne heure et demie, à la coule, sans que jamais le chanteur ne montre un signe de lassitude ni une once de cynisme ­ rien, ici, qui ne pue le service après-vente. "Personne ne m'oblige à traîner ainsi à la sortie des concerts. Simplement, ça me semble évident d'aller parler avec des gens qui ont fait l'effort de venir me voir. Les demandes de certains d'entre eux me surprennent parfois, parce que je n'ai moi-même jamais vraiment eu une âme de fan. Mais ces discussions improvisées peuvent aussi donner lieu à de vraies découvertes. Toute personne qui voyage connaît la valeur de ces rencontres de hasard : elles peuvent t'enrichir profondément, même si elles ont souvent des chances d'être sans lendemain. Ce métier est organisé d'une telle façon que toutes les possibilités d'échange ont été considérablement réduites. J'essaie à ma façon de ne pas perdre le contact avec ceux qui prennent la peine de m'écouter."

En voyant le chanteur regagner le car le visage et la voix incroyablement reposés, on se dira que ce garçon, décidément, doit détenir un secret qui l'aide à se préserver de toutes les usures. Il faut dire que lui et ses proches ­ dont Jean-Pierre Plunier, ami de longue date et manager-producteur depuis ses débuts ­ ont visiblement le don de placer chaque minute de travail sous le sceau d'une incassable simplicité : pas d'organisation lourdingue, pas d'intermédiaires parasites, pas de parano instituée. A égalité de notoriété et de cheminement artistique, on ne voit guère qu'une PJ Harvey pour présenter une telle fraîcheur d'âme, un calme si olympien, une aptitude si naturelle à se détourner des contraintes (de temps, d'image, de carrière) et à s'extraire de la sottise ordinaire propre à l'économie du disque.

Le lendemain, le convoi s'est arrêté dans la ville côtière d'Eureka : la mini-tournée, qui promène les musiciens dans divers endroits de la Côte Ouest, fait relâche pour un jour. De quoi s'adonner a priori à diverses glandouilleries relaxantes. Ben préférera mettre ce temps libre à profit pour partir à la rencontre d'une admiratrice d'un genre assez particulier. "Il y a un peu plus d'un an, on m'a appris qu'une jeune femme très étonnante appréciait mon travail. Elle répondait au nom de Julia Butterfly et, d'après ce qu'on savait d'elle, elle habitait depuis plusieurs mois en haut d'un séquoia de la forêt californienne, d'où elle refusait obstinément de redescendre."

Dans Le Baron perché d'Italo Calvino, le jeune Côme Laverse du Rondeau se juche à vie dans les arbres pour échapper aux plats d'escargots que sa famille l'oblige à avaler. Julia Butterfly, elle, a fui à tire-d'aile le plancher des hommes pour faire front à une bestiole un peu plus monstrueuse et nocive : la société d'exploitation forestière Pacific Lumber qui, dans le nord de la Californie, est en passe d'abattre l'un des pans les plus riches du patrimoine naturel américain. "Cette région, explique Ben, abrite les derniers spécimens de séquoias, les arbres les plus vieux d'Amérique. Parce qu'ils donnent un bois précieux et font l'objet d'un commerce juteux, ils ont été décimés en quelques années. On peut juger déplacé de s'émouvoir ainsi pour une poignée d'arbres millénaires. Mais j'y vois davantage qu'un combat un peu primaire pour le respect de la nature. Il y a un symbole très lourd derrière la destruction massive de ces arbres, qui ont notamment toujours tenu une place énorme dans l'univers et dans l'imaginaire des populations indiennes. C'est une illustration implacable de la façon dont la société et l'économie américaines travaillent ici au gommage de la mémoire des hommes et de leur lieu de vie. On ne déracine pas innocemment
les preuves du passé. Je crois que Julia a compris cela. Elle a grimpé dans cet arbre pour qu'il en reste au moins un, pour lutter à son échelle contre l'oubli. C'est un geste à la fois dérisoire et énorme."

Les quatre guides qui doivent nous mener chez miss Butterfly accueillent Ben avec beaucoup de chaleur et un brin de timidité. On gagne alors le droit de monter dans un 4 x 4, de filer au pied des collines boisées qui surplombent la ville de Stafford et d'en savoir un peu plus sur Julia Hill, surnommée Butterfly. La jeune femme, âgée de 25 ans, appartient à un réseau d'activistes verts de conviction et rouges de colère. En décembre 97, elle est montée se nicher dans un séquoia millénaire haut d'une bonne cinquantaine de mètres et n'en est plus redescendue, accrochée à son arbre, aidée par un solide cortège de partisans qui la fournissent régulièrement en vivres et en informations.

Les sbires de la Pacific Lumber, propriétaire du terrain, ont maintes fois tenté de la cueillir : ils ont voulu l'affamer en empêchant les ravitaillements, ont envoyé les flics à l'assaut de l'arbre, ont dépêché des hélicoptères. En vain. Même les terribles tempêtes déclenchées par El Niño en janvier 98 n'ont pas eu raison d'elle. En sa sylvestre solitude, Butterfly fait mieux que tenir bon. Elle chante une autre vie, reprend à son compte cet air ancestral qui dit qu'à force de se retrancher du monde, on en touche parfois le coeur. Certains observateurs racontent que de loin, on voit parfois
sa silhouette danser à la cime du séquoia ­ qu'elle escalade librement, à mains nues.

Il y a dans cette histoire une sorte de jusqu'au-boutisme poétique qui laisse rêveur, contemplatif. A nos côtés, Ben en goûte attentivement le récit, pose quelques questions. L'oiseau Butterfly semble de plus en plus fasciner l'oiseau Harper. Pas seulement la lady conservationist qui, par le biais de son téléphone portable ou d'un site Internet, appelle les écolos du monde entier à l'agit-prop. Mais aussi, mais surtout, la grande enfant qui refuse de se coucher, de vivre à l'horizontale et qui a grimpé à ses rêves pour n'en plus revenir.

Il faudra ensuite crapahuter une heure et demie dans le grand calme d'une forêt agrippée à flanc de mont, meurtrie par les coupes sauvages. Pédagogues, nos guides nous montrent ici la bouse fraîche d'un ours, là une plante venimeuse qui peut vous instiller son poison à travers les vêtements. On se croirait dans un parcours d'initiation à la nature. Est-ce le temps qui se voile et se refroidit lentement par le haut des collines ? Le visage de Ben qui se rembrunit de plus en plus, sa voix qui s'assourdit ? Toujours est-il que la balade prend une drôle de tournure solennelle, s'aggrave. Puis bascule soudain dans un doux délire onirique : à quelques centaines de mètres, juste en dessous de la ligne de crête que grignote lentement la brume, on aperçoit dans un arbre titanesque les formes bleues d'une tente de fortune, flottant de manière irréelle à plus de trente mètres du sol, simplement arrimée à une plate-forme de planches, un radeau suspendu. Ben ne parle plus que pour répéter inlassablement "It's crazy, man, it's crazy..."

Au pied du séquoia, on n'en mène pas trop large. Le tronc démesuré semble jaillir du sol comme un geyser de bois. L'écorce, bossuée et crevassée, évoque la peau calleuse d'un gigantesque reptile, la carapace d'un animal préhistorique. Pour celui qui, depuis l'enfance, a pris l'habitude de converser avec les arbres, la rencontre ne peut être qu'intimidante. Luna ­ c'est le nom que Butterfly a donné au séquoia ­ est un géant dont la respiration, faite de craquements et de souffles, habite le silence alentour.

On se tait, on regarde ses petits pieds. Sur le sol : des bougies déposées par des moines bouddhistes venus en voisins, les dessins de quelques enfants passés par là. On balance deux, trois idioties pour détendre l'atmosphère. La voix de Julia surgit du haut-parleur d'un talkie-walkie : lumineuse, éclairée de toutes parts, rigolarde. Une fille bien, en vie.

Ben, lui, est de plus en plus silencieux, retranché. Une corde descend, on le harnache, on le sécurise. Il sera le seul à monter, lentement. L'ascension durera trois bons quarts d'heure, jusqu'à ce que le corps du chanteur, comme réduit à la taille d'un écureuil, disparaisse derrière les premières branches, une trentaine de mètres au-dessus de nous. De la rencontre et de ce qui se sera dit et chanté là-haut, entre ciel et terre, à l'insu de tout, on ne saura rien. Il nous parviendra de temps en temps quelques éclats de rire, des bribes de phrases, semés jusqu'à nous par le vent.

Juste avant la tombée du jour, Ben redescendra, muet de bonheur, langue et coeur noués, éreinté et serein. "C'est l'un des jours les plus forts et les plus invraisemblables de ma vie", lâchera-t-il simplement, avant de s'abîmer dans un silence dont il ne ressortira plus guère. "J'aime les gens capables de s'inventer leur monde, de s'emparer de leur destin, nous confiait-il quelques heures plus tôt. Ils m'intéressent plus que ceux qui prétendent détenir la vérité universelle et qui souhaitent l'imposer aux autres. Je crois à la force des individualités. Tous ceux qui prennent leur vie en main savent qu'ils sont seuls, fatalement. Mais en frottant ces solitudes entre elles, on peut provoquer de belles étincelles et allumer des feux que rien ne pourra éteindre. C'est pour cette raison que j'ai faim de rencontres comme celle-là." Dans Le Baron perché, on peut lire : "C'était un solitaire qui ne fuyait pas les hommes. Au contraire, on eût dit qu'il ne pouvait s'en passer."

Un mois plus tard, à l'heure de l'interview, Ben Harper n'est toujours pas redescendu de son arbre. "Julia mène un bon combat, c'est incontestable. C'est une héroïne des temps modernes, qui essaie de dire ce qu'elle aime. C'est une grande vivante, une femme attisée par l'existence. Une rebelle de l'âme. Une semaine après être monté la voir, je me pinçais encore pour y croire, pour être sûr que je n'avais pas rêvé. Il a fallu que je revienne à ma réalité ­ les concerts, la sortie de mon nouvel album. Mais cette folle journée est restée imprimée en moi : elle va m'inspirer longtemps." L'Américain est ainsi, qui trouve en chaque circonstance autant de matière à briller, à brûler. Le performer affranchi que l'on a vu à Eugene, l'homme qui a voulu croiser le vol de Julia Butterfly et l'auteur libéré de Burn to shine ­ disque à facettes, gourmand, picoreur ­ entretiennent un même feu intérieur incandescent.

Il y a chez Ben Harper une manière joliment cohérente de concilier la fidélité à soi-même et l'attirance de plus en plus forte pour la dispersion, le fractionnement, les détours qui valent le voyage. De ce point de vue, Burn to shine présente un juste reflet de ce qui meut le musicien aujourd'hui : l'envie dévorante de s'éparpiller et de se rassembler à la fois ­ et de s'éparpiller pour mieux se rassembler, se ressembler.

Exaspérations électriques, pétillements acoustiques, tapis de cordes ou jazz New Orleans : ce quatrième disque, qui passe à peu près par toutes les identités sonores, en les mixant ou en les isolant, travaille au fond à une nouvelle définition de la fusion. Une fusion aérée, qui rimerait avec fission (dispersion, libération d'énergie, chaleur), qui abandonnerait ses délires globalisants, ses désirs complètement vains de tenir le monde entier dans sa poche, pour se placer sous le seul emblème de la curiosité, du vagabondage enrichissant, du désir de vivre au large, de ne pas finir étroit. Cet intarissable et contagieux appétit a permis à Ben Harper d'être un artiste à la fois plébiscité, massivement apprécié et singulièrement isolé. Un baron perché de la musique ? Assurément. Mais dont la noblesse modeste et le détachement tranquille, loin d'en faire un aristocrate distant, l'imposent un peu plus encore en figure libre, chantante, envolée.

Richard Robert

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Les Inrock 28 mai 1997 n° 106

Ben Harper - un homme tranquille


A l'épreuve du troisième album et du premier enfant, Ben Harper sort grandi. Mieux, il parvient sur The Will to live à opérer de minutieux changements sans rien bouleverser de sa légendaire tranquillité. Dans le bruit et la fureur de Los Angeles, sa voix de jeune sage est plus que jamais un baume précieux.


"Vous verrez, quelque chose a changé dans la musique de Ben." En nous conduisant sur le lieu du rendez-vous, le patron de Virgin Los Angeles,­ une sorte de JFK en bermuda, anormalement sympathique, juge prudent de brouiller le silence de nos horloges métaboliques décalées par quelques remarques percussives sur le troisième album de Ben Harper. Il parle de grosses guitares, d'un son très dur et, à vrai dire, nous inquiète plus qu'il ne nous met en appétit. Et si Ben Harper s'était piqué de plaire enfin aux Américains ? Et s'il avait eu recours lui aussi aux anabolisants du métal lourd, cette sale habitude des productions d'outre-Atlantique ? Après l'idéale combinaison électro-acoustique de Welcome to the cruel world, Ben nous avait déjà passablement effrayés sur une bonne moitié laborieuse de Fight for your mind. Si le gros son amerloque entrait à son tour dans la partie, alors on pouvait dire adieu à nos illusions de retrouver un Ben Harper tel qu'aux origines. En fait, Big Boss nous confesse qu'il n'a entendu qu'un seul titre de l'album Faded, effectivement assez rustaud ­, dont le mixage s'est achevé tôt le matin même dans les mythiques studios Capitol. On respire.

C'est bien Ben Harper ­ et non Lenny Kravitz ou on ne sait quel clone hendrixo-zeppelinien ­ qui nous ouvre la porte du mini-duplex qui sert d'appartement d'appoint et de bureau à son manager, dans l'une des larges et mortelles allées résidentielles d'Hollywood. L'endroit est à lui seul un véritable musée miniature des valeurs, symboles et distractions chers à l'oncle Ben : une collection de disques aux grands écarts spectaculaires ­ Tom Waits, Steve Reich, Shabba Ranks, la BO d'Un Homme et une femme ­, des portraits du Jah Marley, une plaque commémorant l'assassinat de Martin Luther King, une carte du monde géopolitique, un alignement de skateboards à l'effigie de Marley, de Hendrix ou de Harper lui-même. Au téléphone, Ben Harper oppose un refus poli ­ une fois le combiné raccroché, il lâchera un "fuck you!" autrement moins diplomatique ­ à la demande d'utilisation d'un de ses morceaux dans un sitcom. Pour quelques dollars de moins, il s'offre en échange notre éternelle reconnaissance.

Au dehors, les règlements spécifiques à Hollywood mettront mieux encore en relief la bravoure d'un tel acte de fronde. Lorsqu'on désire prendre des photos dans la perspective d'une impasse abritant des boxes destinés à ranger le matériel des studios de cinéma, un cerbère surgi de nulle part s'empresse de fermer la grille : "On est à Hollywood, messieurs. Les images, ici, ça s'achète. Et ça fait soixante-dix ans que ça dure. Circulez !" Alors on circule. Visiblement désolé de l'incident, Ben Harper se confond en excuses ­ comme s'il y pouvait quelque chose. Dans les studios Capitol, au moins, la légende est servie sans supplément de prix : les photos de Sinatra, Cole Porter ou Miles Davis témoignent qu'il s'est joué ici une part essentielle de la musique américaine du xxe siècle, et Ben Harper n'est pas le dernier impressionné. Il avoue une passion récente pour le vocable moelleux des grands crooners, parle de l'influence subliminale de ces gorges illustres au moment d'enregistrer les voix de Roses for my friends, l'un des sommets de The Will to live. De sommet, il est justement question lorsqu'on en arrive enfin à l'écoute de l'album, perchés sur une colline au point culminant de Canyon Road : c'était en février dernier, le jour de la Saint-Valentin. On n'est pas redescendus depuis.

Quel était ton état d'esprit au moment d'aborder l'enregistrement de The Will to live ?

Ben Harper ­ Je n'avais jamais été si confiant. Je terminais juste une tournée qui s'est étalée sur environ trois ans, pratiquement depuis le premier album. J'ai composé le second, Fight for your mind, sur la route et je me suis juste interrompu quelques semaines pour l'enregistrer, avant de repartir. Cette fois, j'ai vraiment voulu stopper le rythme infernal des tournées pour prendre du recul, travailler sur la préproduction avec mon manager, producteur et fidèle associé, puis pour l'enregistrement. Pour la première fois depuis trois ans, nous nous sommes offert du temps, à l'abri des contraintes et de la pression. J'avais donc l'esprit très paisible pour ce nouvel album. J'avais confiance dans le son des instruments, dans ma voix, dans tout le processus d'enregistrement, car nous nous sommes donné les moyens pour aller au bout des choses. Je suis conscient du fait qu'il faille progresser et surprendre à chaque nouvel album. Le fait d'avoir tourné si longtemps a considérablement renforcé mes capacités de songwriter et de musicien. Je peux oser plus de choses aujourd'hui parce que l'expérience commence à porter ses fruits. Il y a une étape à laquelle les gens n'ont pas forcément prêté attention mais qui fut déterminante pour moi : les remixes et les titres que j'ai réalisés pour des faces B du précédent album. Quiconque écoute ces morceaux aujourd'hui aura en main les éléments manquants pour mieux comprendre mon évolution durant ces dernières années. Je ne considère pas que mes nouvelles chansons sont meilleures que les anciennes, mais j'ai sans doute plus confiance dans ma capacité à communiquer à travers elles.

A l'époque du précédent album, tu disais avoir puisé dans tes derniers retranchements. Qu'en est-il avec celui-ci ?

Je suis sorti de Fight for you mind avec l'impression d'avoir repoussé mes limites. Le nouvel album montre où j'en suis après cet acte. J'écris sans doute les mêmes choses depuis toujours, mais c'est la manière de les aborder qui évolue sans cesse. Il y a quelques années, je n'aurais jamais osé jouer de la guitare électrique et puis, pour la première fois sur cet album, je m'y suis mis. Je n'ai fait qu'une prise, sur le vif, sans trop savoir où j'allais car ma préférence en matière d'ambiance s'est toujours portée sur les guitares acoustiques, mais là ça fonctionnait. Dès le départ, certaines chansons appelaient ce genre de dureté dans le son, comme Faded par exemple, qui se singularise vraiment par rapport à tout ce que j'ai pu faire jusqu'ici. Peut-être que les gens, à l'arrivée, ne retiendront que cela : l'ajout de grosses guitares puissantes sur deux titres, alors qu'en fait mon style n'a pas autant changé que ça.

Considères-tu chaque nouvel album comme un défi, une remise en question, ou simplement comme le prolongement d'une obsession unique ?

J'éprouve un peu de ces deux sentiments-là, mélangés. Il s'agit à la fois d'une lutte permanente contre moi-même, une bataille personnelle qui me pousse à avancer, et en même temps ce sont mes chansons, ma musique, et cela appartient à mon âme, à mon cœur, je vis et je respire à travers cette musique. Je lutte en permanence contre des démons, des démons venus de l'extérieur mais surtout des démons qui sont en moi. Chaque jour, nous vivons tous entre le bien et le mal, l'amour et la haine, et cette lutte permanente devient une part de nous-mêmes. Chez moi, elle s'exprime à travers ma musique. Si on écoute attentivement mes disques, on peut m'entendre lutter avec moi-même, quelqu'un d'autre ou quelque chose. En réalité, j'essaie juste de trouver une certaine paix intérieure dans ce monde de folie furieuse, entre les sirènes des flics et les hélicoptères.

En Europe, on te présente comme un songwriter noir de folk. Comment les Américains te perçoivent-ils ?

Depuis le début, ma maison de disques ne sait pas sur quel pied danser à mon sujet. En Europe, et principalement en France, les choses paraissent plus claires : le public s'y est retrouvé tout de suite. Ici, la situation est plus complexe. J'ai tourné avec des gens aussi différents que les Fugees, Pearl Jam, JJ Cale ou John Lee Hooker, ce qui m'a permis de toucher des publics très divers. Pour certaines personnes, je suis un chanteur de reggae, pour d'autres un bluesman. En fait, j'adore me situer au confluent de plusieurs genres en mélangeant du folk, du blues, de la guitare slide, des cordes tout en restant moi-même. Je suis un grand fan de Led Zeppelin, je connais tous leurs disques, et ce qui m'impressionne le plus c'est la manière dont ils arrivent à faire sonner les instruments acoustiques. J'adore Pink Floyd également, j'estime qu'on ne fera jamais aussi bien que Dark side of the moon. Et si dans la foulée j'écoute les Beatles, je suis miné : je me dis que je ne parviendrai jamais à faire des disques de ce niveau-là. Alors j'essaie de trouver une nouvelle voie, de défricher mon propre jardin pour apporter quelque chose de neuf, mais c'est très dur. Tu penses avoir écrit une grande chanson, et puis tu la compares à Let it be et tu la trouves épouvantable. Alors tu recommences, pour aboutir à un résultat qui ne te fasse pas trop honte.

Crois-tu à un succès américain avec cette musique ?

Les choses évoluent doucement, on a quand même réussi à vendre quelques disques ici. Dans un pays où l'on rencontre des Blancs qui écoutent du hip-hop et des Noirs qui écoutent Beethoven, on peut estimer que le jeu est ouvert. Pour moi, le fait d'être arrivé à faire des disques est déjà un succès. Après, si la maison de disques y croit et fait tout pour le vendre, s'il y a des gens qui l'achètent, alors tant mieux. Mais, à vrai dire, je m'en fous un peu. Bien sûr, j'aimerais être reconnu ici aussi, mais ce n'est pas mon obsession quotidienne. J'essaie juste de garder toujours confiance en l'avenir.

Tu as la réputation d'être quelqu'un de très calme. Cela te dérange-t-il ?

Je ne suis pas spécialement calme dans la vie de tous les jours. Avec les gens que je connais bien, j'ai un comportement tout à fait normal, je rigole pas mal et je prends du bon temps. Vis-à-vis du business de la musique, là, j'ai une attitude beaucoup plus réservée parce que j'ai besoin de me protéger. Ce que l'on peut prendre pour de la sagesse n'est en fait qu'une façon de disposer des barrières entre moi et les gens que je suis amené à fréquenter dans ce métier. Lorsque je sens que les gens ont réellement envie de me connaître, alors je fais tomber ces barrières, mais ça peut prendre du temps. Je n'éprouve pas ce besoin qu'ont certains de se faire plein d'amis, de bouger sans arrêt, de rencontrer de nouvelles personnes. Je préfère me concentrer sur l'écriture de mes chansons.

Souffres-tu pour composer ?

Toute forme d'existence terrestre doit s'accompagner d'un peu de souffrance. On souffre pour être le premier, le plus fort, le plus cultivé, c'est normal. Cette souffrance est présente depuis mes débuts mais, en même temps, seule la musique parvient à la guérir. C'est ce paradoxe qui permet d'avancer, de ne jamais baisser les bras. Je souffre quand je compose, mais le résultat m'aide à vivre et m'éloigne ainsi de la souffrance. Faire de la musique me procure une sorte d'équilibre sans lequel je serais quelqu'un de passablement dérangé. Comme je compose depuis mon adolescence, j'ai pu me protéger des pires souffrances, celles que connaissent ceux à qui on n'a pas su transmettre l'envie de réaliser quelque chose sur cette terre.

Comparé à d'autres jeunes Noirs qui vivent ici, à Los Angeles, te sens-tu privilégié ?

J'ai vécu une enfance paisible et heureuse à Claremont, aux côtés de mes grands-parents qui m'ont donné ce goût pour la musique. Dans ce sens, je suis effectivement quelqu'un de privilégié. D'un autre côté, je travaille dur pour y arriver et la vie que je mène n'est pas toujours facile : être en tournée pendant des mois, loin de ceux qu'on aime, avec de la nourriture différente chaque jour, des nuits à dormir dans un lit qui n'est pas toujours orienté au nord, tout ça est très éloigné de la vie de star que les gens imaginent. Je fais ce dont j'ai envie et en ça, je suis privilégié. Mais quiconque possède des chaussures, une chemise et des chaussettes propres peut s'estimer gâté par la nature. Pour ce qui est des Noirs, j'estime que ce n'est pas mon rôle de parler au nom d'une communauté. En même temps, je me sens heureux chaque fois qu'un progrès pour les Noirs est enregistré dans la société américaine ou à travers le monde. Tout ce qui nous éloignera un peu plus de l'esclavage sera une victoire. Pour ma part, je crois surtout en la fierté de savoir d'où tu viens, en la connaissance de tes ancêtres et à la façon dont tu fais vivre leur esprit à travers toi. C'est la chose essentielle à mes yeux.

On te compare à Bob Marley, qui avait une forte influence sur l'histoire de son peuple. Crois-tu que ta musique puisse atteindre cette dimension ?

Marley avait une parole universelle, comme Martin Luther King ou les grands acteurs noirs de ce siècle. Plutôt que de changer le monde, la musique m'a surtout permis de changer mon monde. Ensuite, si les gens veulent tirer un enseignement de ce que je dis dans mes textes, sur l'amour ou sur la société, alors qu'ils le fassent selon leur propre expérience, en la confrontant à la mienne. Tout le monde est maître de son destin, il faut juste apprendre à le contrôler et la musique peut sans doute y aider. J'aimerais voir plus de gens, surtout les jeunes, se révolter contre ce qu'on leur impose mais ce n'est pas mon job de dire comment il faut s'y prendre. Je ne prêche pas, je n'encourage jamais les gens à vivre comme moi ou à croire en ce que je crois. Ma démarche n'engage que moi, et elle est avant tout spirituelle et non politique. La spiritualité est mon moteur, mon oxygène, elle est présente en chacun de mes actes. Chaque respiration, chaque souffle, chaque mouvement est une prière, y compris le fait de mettre des chaussures ou de prendre une guitare.

Qu'as-tu ressenti à la mort de Tupac Shakur ?

Un très fort sentiment de gâchis et d'impuissance. Je ne le connaissais pas et je ne sais rien de cette affaire, mais il était trop jeune pour mourir. Chaque fois qu'un Noir en tue un autre, non seulement il commet un crime, mais il commet également un suicide. Ici, mes frères s'entretuent et ça me rend malade. Parfois, des gens de l'extérieur demandent si l'on a appris à vivre avec la violence qui règne à Los Angeles. Mais comment pourrait-on s'habituer à vivre avec une telle absurdité ? Ma femme et moi sommes tellement terrifiés par les infos qu'on ne les regarde plus. Le climat social en Amérique est traumatisant. Il faut en permanence faire attention à soi et aux siens. Mais c'est surtout en raison du système social américain que je suis furieux de vivre ici, pas à cause des individus. Il ne faut plus laisser les types qui nous gouvernent faire ce qu'ils veulent. L'homme sur la colline a-t-il pour vocation d'asservir l'homme de la plaine ? Je ne crois pas, il faut que chacun se batte au quotidien pour aboutir à une transformation absolue des valeurs de la société. Le coût de la vie, notamment, a complètement déréglé les structures familiales. J'estime que ça devrait être un devoir collectif de rémunérer les mères pour qu'elles élèvent leurs enfants pendant un ou deux ans après la naissance. C'est à cet âge-là que tout se détermine, alors, qu'on paie les mères ­ ou les pères, si c'est la femme qui travaille ­ et l'on aura peut-être éradiqué le mal à la racine.

Ça ressemble fortement à un programme politique.

Je ne devrais pas me mêler de ça, je ne le fais jamais d'habitude. Je ressens la politique comme une protection des richesses d'une minorité : la minorité financière qui vit aux frais de la majorité ouvrière. On ne peut plus faire confiance aux gens qui ont un mandat à protéger, car leur intérêt se tourne toujours vers ceux qui possèdent les richesses. C'est à chacun de faire en sorte d'améliorer les choses, pour le bien de tous. Mais on vit dans un monde où tout est rapide : la nourriture, les voitures, tout est fast. Personne n'a plus envie de choisir un engagement à long terme. Tout le monde désire être libre, mais personne ne veut payer le prix de cette liberté. Dans ce pays, il y a des gens qui meurent de la liberté accordée aux autres. On autorise chacun à porter une arme et on s'émeut ensuite lorsqu'un môme de 10 ans se pointe à l'école avec un flingue. Qu'est-ce qui est le plus important : la Constitution ou la vie des enfants ? Depuis que mon fils est né, je ne peux plus me contenter de vivre seulement pour la musique. J'ai des responsabilités nouvelles qui n'ont rien de commun avec ma vie artistique. En quelque sorte, le fait d'avoir un enfant m'a ramené sur terre. C'était une étape essentielle à mon développement. J'ai sans doute fait du mal durant ma vie, j'ai rendu des gens tristes et j'ai brisé des cœurs. On a aussi brisé le mien quelquefois, alors cette naissance est une sorte de rédemption pour moi. Plus que jamais, ma famille est une bénédiction, un refuge vers lequel je peux me tourner en permanence. Je ne veux plus m'éloigner désormais de cette sainte trinité qui constitue toute ma vie : la famille, l'amitié et la musique.
Christophe Conte

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Les Inrock 28 mai 1997 n° 106 , page 3

Chronique de "The Will to live"


Paré pour la course de fond, le sage Ben Harper passe l'épreuve du troisième album sans faux pas ­ ou presque.

Ne jamais oublier que c'est l'artiste qui tire les ficelles. Qu'on ne pourra jamais forcer un musicien, un auteur, un chanteur de la trempe de Ben Harper à pencher dans un sens plutôt que dans un autre. Comprendre une bonne fois pour toutes qu'on ne fera pas changer ce caractère d'acier, que cette voix de damné et cette âme de feu sont prisonnières d'un corps trop robuste pour qu'on puisse caresser quelque espoir d'influence sur son impressionnante intégrité.

En deux albums importants, Ben Harper a avant tout réussi une chose : s'imposer comme un monument de la création américaine contemporaine, un roc colossal planté dans un désert ­ cet espace de liberté musicale laissé étrangement vierge jusqu'à l'éclosion de Harper en 1994. En trois ans à peine, l'humble luthier d'Orange County est devenu beaucoup plus que ce qu'il rêvait d'être dans ses rêves les moins sages : l'inclassable métis n'est plus seulement ce probable Hendrix en devenir, ce possible fils de Marley, ce croisement Cohen-Cobain mûri sous le soleil californien. Avec Welcome to the cruel world et Fight for your mind, Ben Harper est devenu beaucoup plus qu'un simple légataire : le receleur exclusif d'une manière d'écrire et de se mettre en scène qui puise aussi bien dans le blues et le reggae que dans la soul et le rock sans jamais se laisser dévorer par les affres de la fusion à tout-va. Harper est surtout devenu la rare incarnation ­ à part lui, on ne voit que Beck ­ d'une façon d'entrevoir la musique qui ne souffre aucune forme de corruption ou de calcul. Seul maître à bord, l'ami Ben fonce tête baissée vers des plaines musicales dont il est le seul explorateur connu. Et même si l'on rêve toujours de le voir se concentrer sur la partie la plus épurée de sa création ­ ces moments où il oublie les copains pour jouer un folk nu et solitaire, comme sur le trop court Number three ou les fabuleux Ashes et I shall not walk alone ­, on sait maintenant que ses albums se consomment en l'état, riches concentrés d'une vie intérieure en fusion permanente.

A prendre ou à laisser, l'histoire proposée par ce garçon un brin mystique s'offre avec The Will to live un troisième chapitre sans grandes surprises. Musique toujours instinctive, directe, organique. Chansons qui aiment certes taquiner, hésitant entre l'eau et le feu, mais qui finissent toujours par se trouver une terre d'asile ­ le reggae sage de Jah work, le blues sans âge de Homeless child ou de I want to be ready. Les grandes qualités de l'Américain ­ grain de la voix, des guitares sèches ­ n'ont jamais semblé aussi affirmées, ses défauts relatifs ­ une certaine tendance à la surenchère musico-musicienne, comme sur un Mama's trippin' taillé pour le Festival de Montreux ­ venant rappeler que l'œuvre de Harper est un bloc de granit, avec ses impuretés, ses imperfections. Seule véritable nouveauté, le niveau d'intensité électrique traversant quelques impressionnantes poussées de fièvre ­ les guitares cabrées de The Will to live, la basse offensive de Faded ­ et venant bouleverser les habitudes de la maison. Mais que quelques intimes de l'auteur voient ici une profonde remise en question (lire article en page 35) aura de quoi amuser. Vu de France, Ben Harper n'a rien changé à ses belles habitudes, et c'est très bien comme ça. 



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