| S'il est des circonstances où l'Amérique ne manque
jamais de fasciner, c'est bien lorsqu'elle s'affiche en démocratie
discrètement pénitentiaire et qu'elle assume ça très bien.
Quand chaque citoyen devient suspect dans l'intérêt de tous. Quand
la vie est cette longue période de probation qui, au moindre faux
pas, à la moindre attitude de travers, peut vite se commuer en mise
à l'ombre.
Ou encore : quand un concert, fût-il de Ben Harper, se transforme
en promenade ultrasurveillée, où les consciences sont invitées à se
défouler dans le plus strict respect de l'ordre. Imaginez un peu.
Vous entrez dans le Hult Center, un grand théâtre moderne qui fait
la fierté d'Eugene, un trou moyen de l'Oregon. Vous croyez vous
rendre à un concert de rock ou à quelque chose d'approchant,
c'est-à-dire à un divertissement gentiment encadré, sans plus. Vous
vous retrouvez sans rien comprendre dans un bunker fliqué du
parterre aux balcons, quadrillé par des agents de surveillance
équipés de micros HF, barbus et charpentés comme des bûcherons. Vous
remarquez aussi de pauvres filles qui ont décroché un chouette
emploi jeunes : affublées d'un T-shirt alcohol monitors,
elles sont chargées de détecter les pochetrons qui se seraient
infiltrés dans l'assistance. Dès qu'une odeur d'herbe flotte entre
les rangs, tout ce petit peuple de lardus s'agite frénétiquement,
comme une meute de chiens policiers sevrés de coke.
Vous vous demandez quelle méchante mouche a pu piquer les gérants
de la salle. L'ambiance n'est pourtant pas franchement à
l'insurrection. Vous découvrez même un public de deux mille
personnes particulièrement coopératif : chacun s'en tient au siège
qui lui a été alloué, se trémousse sagement dans les limites du
demi-mètre carré autorisé tout contrevenant étant de toute
façon immédiatement ramené au calme et à la raison. Vous en concluez
une fois de plus que l'Amérique, quand elle se lâche vraiment, a
cette manie très instructive de dévoiler avant tout le monde les
dernières innovations en matière d'enfer sur terre.
Et Ben Harper, dans tout ça ? Une grâce de tous les instants.
Autour de lui, tout peut bien être mocheté, fumier, désespérance ;
lui rayonne. Sauvé. Ne sait pas faire autrement. Né pour briller.
Avec son énergie coutumière, le Californien lève sa moisson musicale
faite de croisements et de superpositions, de vieilles semailles et
de nouveaux gestes, d'arpentages tous azimuts. Slide-guitare sur les
cuisses, visage volontaire penché sur l'ouvrage, il travaille sans
relâche sur l'établi de ses désirs, pousse des rugissements de
plaisir cru qui résonnent comme d'amoureux cris de guerre.
D'abord apparue comme une belle séquelle du blues acoustique
d'hier et d'avant-hier, la musique tellurique de Ben Harper
s'alimente aujourd'hui abondamment à l'énergie blanche du rock ;
mais son épicentre se déplace de plus en plus vers la soul, dont
elle épouse les vibrations nerveuses, les trépidations charnelles.
Les sons saturés, de plus en plus présents, électrisent ces chansons
plus qu'ils ne les électrifient. La jouissance, qui est la colère
heureuse des vrais vivants, irrigue chacune des plages où la voix
vient apposer sa brûlante empreinte. Peu de bavardage entre les
chansons : tout semble se (dé)mesurer à l'échelle illimitée des
sensations. En fin de partie, Harper livre même une incendiaire
version de Sexual healing qui, si la salle n'était pas aussi
contrôlée par les pompiers de service, pousserait sans doute le
public à de singulières bacchanales. Son groupe, les Innocent
Criminals, peut bien lui planter un décor parfois trop massif : rien
ne parvient vraiment à écraser ses chansons grimpantes, qu'il
arrache sans mal des terres nourricières américaines pour les
propulser dans quelque stratosphère connue de lui seul.
Au fil des ans, Ben Harper est devenu l'un des rares musiciens à
savoir combiner artisanat traditionnel et grand professionnalisme :
même mise en son sous le signe de l'efficacité, la secrète pureté de
son écriture peut rester intacte. Du coup, Harper est aussi l'un des
rares à savoir imposer l'intimité d'une parole dans le gigantisme
d'un show ce mot auquel seuls les Américains peuvent donner un
sens. S'il a gravi sans dommage les échelons glissants de la
notoriété (notamment aux Etats-Unis, où il accède peu à peu au
statut de star), c'est d'abord parce qu'il ne s'est jamais départi
d'un sens musical aigu, chevillé au corps, à l'âme et à la langue
depuis ses riches années de jeunesse lorsqu'il s'amusait,
enfant, à déchiffrer la geste intemporelle du blues. Il faut voir la
fluidité naturelle avec laquelle notes et mots coulent dans ses
veines, sa voix, ses doigts : une vraie liberté de circulation.
Cette aisance presque insolente, associée à un incontestable
magnétisme, suffirait à faire de Ben Harper une icône de plus dans
la quincaillerie religieuse du rock. Mais sur scène, le Californien,
finalement très calme, très sobre dans les tourbillons ascensionnels
qu'il ne cesse de provoquer, désamorce lui-même tout risque de
dévotion, ramène ses miracles à hauteur d'homme. Pas de
prêchi-prêcha mystique, pas de poses d'enragé, pas de leçons de
choses, pas de charisme bon marché. Ce soir-là, à Eugene, toutes les
conditions sont réunies pour transformer sa prestation en vaste
bondieuserie : d'un côté l'artiste souverain, en liberté, de l'autre
un public soumis, asservi de bonne grâce aux règles militaires de
l'entertainment. A aucun moment, pourtant, on n'aura l'impression
que l'audience s'agenouille mécaniquement devant un intouchable
messie. Le chant sans entraves de Ben Harper est de ceux qui
appellent des formes ouvertes de ferveur et d'admiration. Celui
qu'on regarde et écoute, là-haut sur la scène, n'a pas gueule barbue
ni vocation barbante de prophète. Ce serait plutôt un bel oiseau sur
sa branche un oiseau qui, lui aussi, aurait pu chanter "I
have tried/In my way/To be free" ("J'ai essayé/A ma façon/D'être
libre").
Plus tard, une scène en dira long sur les relations assez
singulières que Ben Harper entretient avec son public. A quelques
pas du car qui doit le conduire vers sa prochaine destination, le
chanteur papote et plaisante avec une vingtaine de personnes. Autour
de lui frissonne l'inévitable corolle de fanatiques qui, s'ils
ne se retenaient pas, lui arracheraient probablement une touffe de
cheveux, un doigt, son pantalon... Mais il y a là aussi des types et
des filles sans histoire et sans hystérie, simplement venus partager
un bout de conversation avec un homme de paroles, un homme de chant.
Pendant cinq minutes, un vigile du Center, se sentant pousser du
zèle, viendra jouer les bodyguards. Très vite agacé, Ben Harper lui
demandera d'aller assouvir ailleurs ses fantasmes hollywoodiens. La
petite sauterie se poursuivra pendant une bonne heure et demie, à la
coule, sans que jamais le chanteur ne montre un signe de lassitude
ni une once de cynisme rien, ici, qui ne pue le service
après-vente. "Personne ne m'oblige à traîner ainsi à la sortie
des concerts. Simplement, ça me semble évident d'aller parler avec
des gens qui ont fait l'effort de venir me voir. Les demandes de
certains d'entre eux me surprennent parfois, parce que je n'ai
moi-même jamais vraiment eu une âme de fan. Mais ces discussions
improvisées peuvent aussi donner lieu à de vraies découvertes. Toute
personne qui voyage connaît la valeur de ces rencontres de hasard :
elles peuvent t'enrichir profondément, même si elles ont souvent des
chances d'être sans lendemain. Ce métier est organisé d'une telle
façon que toutes les possibilités d'échange ont été considérablement
réduites. J'essaie à ma façon de ne pas perdre le contact avec ceux
qui prennent la peine de m'écouter."
En voyant le chanteur regagner le car le visage et la voix
incroyablement reposés, on se dira que ce garçon, décidément, doit
détenir un secret qui l'aide à se préserver de toutes les usures. Il
faut dire que lui et ses proches dont Jean-Pierre Plunier, ami
de longue date et manager-producteur depuis ses débuts ont
visiblement le don de placer chaque minute de travail sous le sceau
d'une incassable simplicité : pas d'organisation lourdingue, pas
d'intermédiaires parasites, pas de parano instituée. A égalité de
notoriété et de cheminement artistique, on ne voit guère qu'une PJ
Harvey pour présenter une telle fraîcheur d'âme, un calme si
olympien, une aptitude si naturelle à se détourner des contraintes
(de temps, d'image, de carrière) et à s'extraire de la sottise
ordinaire propre à l'économie du disque.
Le lendemain, le convoi s'est arrêté dans la ville côtière
d'Eureka : la mini-tournée, qui promène les musiciens dans divers
endroits de la Côte Ouest, fait relâche pour un jour. De quoi
s'adonner a priori à diverses glandouilleries relaxantes. Ben
préférera mettre ce temps libre à profit pour partir à la rencontre
d'une admiratrice d'un genre assez particulier. "Il y a un peu
plus d'un an, on m'a appris qu'une jeune femme très étonnante
appréciait mon travail. Elle répondait au nom de Julia Butterfly et,
d'après ce qu'on savait d'elle, elle habitait depuis plusieurs mois
en haut d'un séquoia de la forêt californienne, d'où elle refusait
obstinément de redescendre."
Dans Le Baron perché d'Italo Calvino, le jeune Côme
Laverse du Rondeau se juche à vie dans les arbres pour échapper aux
plats d'escargots que sa famille l'oblige à avaler. Julia Butterfly,
elle, a fui à tire-d'aile le plancher des hommes pour faire front à
une bestiole un peu plus monstrueuse et nocive : la société
d'exploitation forestière Pacific Lumber qui, dans le nord de la
Californie, est en passe d'abattre l'un des pans les plus riches du
patrimoine naturel américain. "Cette région, explique Ben,
abrite les derniers spécimens de séquoias, les arbres les plus
vieux d'Amérique. Parce qu'ils donnent un bois précieux et font
l'objet d'un commerce juteux, ils ont été décimés en quelques
années. On peut juger déplacé de s'émouvoir ainsi pour une poignée
d'arbres millénaires. Mais j'y vois davantage qu'un combat un peu
primaire pour le respect de la nature. Il y a un symbole très lourd
derrière la destruction massive de ces arbres, qui ont notamment
toujours tenu une place énorme dans l'univers et dans l'imaginaire
des populations indiennes. C'est une illustration implacable de la
façon dont la société et l'économie américaines travaillent ici au
gommage de la mémoire des hommes et de leur lieu de vie. On ne
déracine pas innocemment les preuves du passé. Je crois que
Julia a compris cela. Elle a grimpé dans cet arbre pour qu'il en
reste au moins un, pour lutter à son échelle contre l'oubli. C'est
un geste à la fois dérisoire et énorme."
Les quatre guides qui doivent nous mener chez miss Butterfly
accueillent Ben avec beaucoup de chaleur et un brin de timidité. On
gagne alors le droit de monter dans un 4 x 4, de filer au pied des
collines boisées qui surplombent la ville de Stafford et d'en savoir
un peu plus sur Julia Hill, surnommée Butterfly. La jeune femme,
âgée de 25 ans, appartient à un réseau d'activistes verts de
conviction et rouges de colère. En décembre 97, elle est montée se
nicher dans un séquoia millénaire haut d'une bonne cinquantaine de
mètres et n'en est plus redescendue, accrochée à son arbre, aidée
par un solide cortège de partisans qui la fournissent régulièrement
en vivres et en informations.
Les sbires de la Pacific Lumber, propriétaire du terrain, ont
maintes fois tenté de la cueillir : ils ont voulu l'affamer en
empêchant les ravitaillements, ont envoyé les flics à l'assaut de
l'arbre, ont dépêché des hélicoptères. En vain. Même les terribles
tempêtes déclenchées par El Niño en janvier 98 n'ont pas eu raison
d'elle. En sa sylvestre solitude, Butterfly fait mieux que tenir
bon. Elle chante une autre vie, reprend à son compte cet air
ancestral qui dit qu'à force de se retrancher du monde, on en touche
parfois le coeur. Certains observateurs racontent que de loin, on
voit parfois sa silhouette danser à la cime du séquoia
qu'elle escalade librement, à mains nues.
Il y a dans cette histoire une sorte de jusqu'au-boutisme
poétique qui laisse rêveur, contemplatif. A nos côtés, Ben en goûte
attentivement le récit, pose quelques questions. L'oiseau Butterfly
semble de plus en plus fasciner l'oiseau Harper. Pas seulement la
lady conservationist qui, par le biais de son téléphone
portable ou d'un site Internet, appelle les écolos du monde entier à
l'agit-prop. Mais aussi, mais surtout, la grande enfant qui refuse
de se coucher, de vivre à l'horizontale et qui a grimpé à ses rêves
pour n'en plus revenir.
Il faudra ensuite crapahuter une heure et demie dans le grand
calme d'une forêt agrippée à flanc de mont, meurtrie par les coupes
sauvages. Pédagogues, nos guides nous montrent ici la bouse fraîche
d'un ours, là une plante venimeuse qui peut vous instiller son
poison à travers les vêtements. On se croirait dans un parcours
d'initiation à la nature. Est-ce le temps qui se voile et se
refroidit lentement par le haut des collines ? Le visage de Ben qui
se rembrunit de plus en plus, sa voix qui s'assourdit ? Toujours
est-il que la balade prend une drôle de tournure solennelle,
s'aggrave. Puis bascule soudain dans un doux délire onirique : à
quelques centaines de mètres, juste en dessous de la ligne de crête
que grignote lentement la brume, on aperçoit dans un arbre
titanesque les formes bleues d'une tente de fortune, flottant de
manière irréelle à plus de trente mètres du sol, simplement arrimée
à une plate-forme de planches, un radeau suspendu. Ben ne parle plus
que pour répéter inlassablement "It's crazy, man, it's
crazy..."
Au pied du séquoia, on n'en mène pas trop large. Le tronc
démesuré semble jaillir du sol comme un geyser de bois. L'écorce,
bossuée et crevassée, évoque la peau calleuse d'un gigantesque
reptile, la carapace d'un animal préhistorique. Pour celui qui,
depuis l'enfance, a pris l'habitude de converser avec les arbres, la
rencontre ne peut être qu'intimidante. Luna c'est le nom que
Butterfly a donné au séquoia est un géant dont la respiration,
faite de craquements et de souffles, habite le silence alentour.
On se tait, on regarde ses petits pieds. Sur le sol : des bougies
déposées par des moines bouddhistes venus en voisins, les dessins de
quelques enfants passés par là. On balance deux, trois idioties pour
détendre l'atmosphère. La voix de Julia surgit du haut-parleur d'un
talkie-walkie : lumineuse, éclairée de toutes parts, rigolarde. Une
fille bien, en vie.
Ben, lui, est de plus en plus silencieux, retranché. Une corde
descend, on le harnache, on le sécurise. Il sera le seul à monter,
lentement. L'ascension durera trois bons quarts d'heure, jusqu'à ce
que le corps du chanteur, comme réduit à la taille d'un écureuil,
disparaisse derrière les premières branches, une trentaine de mètres
au-dessus de nous. De la rencontre et de ce qui se sera dit et
chanté là-haut, entre ciel et terre, à l'insu de tout, on ne saura
rien. Il nous parviendra de temps en temps quelques éclats de rire,
des bribes de phrases, semés jusqu'à nous par le vent.
Juste avant la tombée du jour, Ben redescendra, muet de bonheur,
langue et coeur noués, éreinté et serein. "C'est l'un des jours
les plus forts et les plus invraisemblables de ma vie",
lâchera-t-il simplement, avant de s'abîmer dans un silence dont il
ne ressortira plus guère. "J'aime les gens capables de s'inventer
leur monde, de s'emparer de leur destin, nous confiait-il
quelques heures plus tôt. Ils m'intéressent plus que ceux qui
prétendent détenir la vérité universelle et qui souhaitent l'imposer
aux autres. Je crois à la force des individualités. Tous ceux qui
prennent leur vie en main savent qu'ils sont seuls, fatalement. Mais
en frottant ces solitudes entre elles, on peut provoquer de belles
étincelles et allumer des feux que rien ne pourra éteindre. C'est
pour cette raison que j'ai faim de rencontres comme celle-là."
Dans Le Baron perché, on peut lire : "C'était un solitaire
qui ne fuyait pas les hommes. Au contraire, on eût dit qu'il ne
pouvait s'en passer."
Un mois plus tard, à l'heure de l'interview, Ben Harper n'est
toujours pas redescendu de son arbre. "Julia mène un bon combat,
c'est incontestable. C'est une héroïne des temps modernes, qui
essaie de dire ce qu'elle aime. C'est une grande vivante, une femme
attisée par l'existence. Une rebelle de l'âme. Une semaine après
être monté la voir, je me pinçais encore pour y croire, pour être
sûr que je n'avais pas rêvé. Il a fallu que je revienne à ma réalité
les concerts, la sortie de mon nouvel album. Mais cette folle
journée est restée imprimée en moi : elle va m'inspirer
longtemps." L'Américain est ainsi, qui trouve en chaque
circonstance autant de matière à briller, à brûler. Le
performer affranchi que l'on a vu à Eugene, l'homme qui a
voulu croiser le vol de Julia Butterfly et l'auteur libéré de
Burn to shine disque à facettes, gourmand, picoreur
entretiennent un même feu intérieur incandescent.
Il y a chez Ben Harper une manière joliment cohérente de
concilier la fidélité à soi-même et l'attirance de plus en plus
forte pour la dispersion, le fractionnement, les détours qui valent
le voyage. De ce point de vue, Burn to shine présente un
juste reflet de ce qui meut le musicien aujourd'hui : l'envie
dévorante de s'éparpiller et de se rassembler à la fois et de
s'éparpiller pour mieux se rassembler, se ressembler.
Exaspérations électriques, pétillements acoustiques, tapis de
cordes ou jazz New Orleans : ce quatrième disque, qui passe à peu
près par toutes les identités sonores, en les mixant ou en les
isolant, travaille au fond à une nouvelle définition de la fusion.
Une fusion aérée, qui rimerait avec fission (dispersion, libération
d'énergie, chaleur), qui abandonnerait ses délires globalisants, ses
désirs complètement vains de tenir le monde entier dans sa poche,
pour se placer sous le seul emblème de la curiosité, du vagabondage
enrichissant, du désir de vivre au large, de ne pas finir étroit.
Cet intarissable et contagieux appétit a permis à Ben Harper d'être
un artiste à la fois plébiscité, massivement apprécié et
singulièrement isolé. Un baron perché de la musique ? Assurément.
Mais dont la noblesse modeste et le détachement tranquille, loin
d'en faire un aristocrate distant, l'imposent un peu plus encore en
figure libre, chantante, envolée.
A l'épreuve du troisième album et du premier
enfant, Ben Harper sort grandi. Mieux, il parvient sur The Will
to live à opérer de minutieux changements sans rien bouleverser
de sa légendaire tranquillité. Dans le bruit et la fureur de Los
Angeles, sa voix de jeune sage est plus que jamais un baume
précieux. |
| "Vous verrez, quelque chose a changé dans la
musique de Ben." En nous conduisant sur le lieu du rendez-vous,
le patron de Virgin Los Angeles, une sorte de JFK en bermuda,
anormalement sympathique, juge prudent de brouiller le silence de
nos horloges métaboliques décalées par quelques remarques
percussives sur le troisième album de Ben Harper. Il parle de
grosses guitares, d'un son très dur et, à vrai dire,
nous inquiète plus qu'il ne nous met en appétit. Et si Ben Harper
s'était piqué de plaire enfin aux Américains ? Et s'il avait
eu recours lui aussi aux anabolisants du métal lourd, cette sale
habitude des productions d'outre-Atlantique ? Après l'idéale
combinaison électro-acoustique de Welcome to the cruel world,
Ben nous avait déjà passablement effrayés sur une bonne moitié
laborieuse de Fight for your mind. Si le gros son
amerloque entrait à son tour dans la partie, alors on pouvait dire
adieu à nos illusions de retrouver un Ben Harper tel qu'aux
origines. En fait, Big Boss nous confesse qu'il n'a entendu qu'un
seul titre de l'album Faded, effectivement assez rustaud
, dont le mixage s'est achevé tôt le matin même dans les
mythiques studios Capitol. On respire.
C'est bien Ben Harper et non Lenny Kravitz ou on ne sait
quel clone hendrixo-zeppelinien qui nous ouvre la porte du
mini-duplex qui sert d'appartement d'appoint et de bureau à son
manager, dans l'une des larges et mortelles allées résidentielles
d'Hollywood. L'endroit est à lui seul un véritable musée miniature
des valeurs, symboles et distractions chers à l'oncle Ben : une
collection de disques aux grands écarts spectaculaires Tom
Waits, Steve Reich, Shabba Ranks, la BO d'Un Homme et une
femme , des portraits du Jah Marley, une plaque commémorant
l'assassinat de Martin Luther King, une carte du monde géopolitique,
un alignement de skateboards à l'effigie de Marley, de Hendrix ou de
Harper lui-même. Au téléphone, Ben Harper oppose un refus poli
une fois le combiné raccroché, il lâchera un "fuck you!"
autrement moins diplomatique à la demande d'utilisation d'un
de ses morceaux dans un sitcom. Pour quelques dollars de moins, il
s'offre en échange notre éternelle reconnaissance.
Au dehors, les règlements spécifiques à Hollywood mettront mieux
encore en relief la bravoure d'un tel acte de fronde. Lorsqu'on
désire prendre des photos dans la perspective d'une impasse abritant
des boxes destinés à ranger le matériel des studios de cinéma, un
cerbère surgi de nulle part s'empresse de fermer la grille : "On
est à Hollywood, messieurs. Les images, ici, ça s'achète. Et ça fait
soixante-dix ans que ça dure. Circulez !" Alors on circule.
Visiblement désolé de l'incident, Ben Harper se confond en excuses
comme s'il y pouvait quelque chose. Dans les studios Capitol,
au moins, la légende est servie sans supplément de prix : les photos
de Sinatra, Cole Porter ou Miles Davis témoignent qu'il s'est joué
ici une part essentielle de la musique américaine du xxe
siècle, et Ben Harper n'est pas le dernier impressionné. Il avoue
une passion récente pour le vocable moelleux des grands crooners,
parle de l'influence subliminale de ces gorges illustres au moment
d'enregistrer les voix de Roses for my friends, l'un des
sommets de The Will to live. De sommet, il est justement
question lorsqu'on en arrive enfin à l'écoute de l'album, perchés
sur une colline au point culminant de Canyon Road : c'était en
février dernier, le jour de la Saint-Valentin. On n'est pas
redescendus depuis.
Quel était ton état d'esprit au moment d'aborder
l'enregistrement de The Will to live ?
Ben Harper Je n'avais jamais été si confiant. Je
terminais juste une tournée qui s'est étalée sur environ trois ans,
pratiquement depuis le premier album. J'ai composé le second,
Fight for your mind, sur la route et je me suis juste
interrompu quelques semaines pour l'enregistrer, avant de repartir.
Cette fois, j'ai vraiment voulu stopper le rythme infernal des
tournées pour prendre du recul, travailler sur la préproduction avec
mon manager, producteur et fidèle associé, puis pour
l'enregistrement. Pour la première fois depuis trois ans, nous nous
sommes offert du temps, à l'abri des contraintes et de la pression.
J'avais donc l'esprit très paisible pour ce nouvel album. J'avais
confiance dans le son des instruments, dans ma voix, dans tout le
processus d'enregistrement, car nous nous sommes donné les moyens
pour aller au bout des choses. Je suis conscient du fait qu'il
faille progresser et surprendre à chaque nouvel album. Le fait
d'avoir tourné si longtemps a considérablement renforcé mes
capacités de songwriter et de musicien. Je peux oser plus de choses
aujourd'hui parce que l'expérience commence à porter ses fruits. Il
y a une étape à laquelle les gens n'ont pas forcément prêté
attention mais qui fut déterminante pour moi : les remixes et les
titres que j'ai réalisés pour des faces B du précédent album.
Quiconque écoute ces morceaux aujourd'hui aura en main les éléments
manquants pour mieux comprendre mon évolution durant ces dernières
années. Je ne considère pas que mes nouvelles chansons sont
meilleures que les anciennes, mais j'ai sans doute plus confiance
dans ma capacité à communiquer à travers elles.
A l'époque du précédent album, tu disais avoir puisé dans tes
derniers retranchements. Qu'en est-il avec celui-ci ?
Je suis sorti de Fight for you mind avec l'impression
d'avoir repoussé mes limites. Le nouvel album montre où j'en suis
après cet acte. J'écris sans doute les mêmes choses depuis toujours,
mais c'est la manière de les aborder qui évolue sans cesse. Il y a
quelques années, je n'aurais jamais osé jouer de la guitare
électrique et puis, pour la première fois sur cet album, je m'y suis
mis. Je n'ai fait qu'une prise, sur le vif, sans trop savoir où
j'allais car ma préférence en matière d'ambiance s'est toujours
portée sur les guitares acoustiques, mais là ça fonctionnait. Dès le
départ, certaines chansons appelaient ce genre de dureté dans le
son, comme Faded par exemple, qui se singularise vraiment par
rapport à tout ce que j'ai pu faire jusqu'ici. Peut-être que les
gens, à l'arrivée, ne retiendront que cela : l'ajout de grosses
guitares puissantes sur deux titres, alors qu'en fait mon style n'a
pas autant changé que ça.
Considères-tu chaque nouvel album comme un défi, une remise en
question, ou simplement comme le prolongement d'une obsession unique
?
J'éprouve un peu de ces deux sentiments-là, mélangés. Il s'agit à
la fois d'une lutte permanente contre moi-même, une bataille
personnelle qui me pousse à avancer, et en même temps ce sont mes
chansons, ma musique, et cela appartient à mon âme, à mon cœur, je
vis et je respire à travers cette musique. Je lutte en permanence
contre des démons, des démons venus de l'extérieur mais surtout des
démons qui sont en moi. Chaque jour, nous vivons tous entre le bien
et le mal, l'amour et la haine, et cette lutte permanente devient
une part de nous-mêmes. Chez moi, elle s'exprime à travers ma
musique. Si on écoute attentivement mes disques, on peut m'entendre
lutter avec moi-même, quelqu'un d'autre ou quelque chose. En
réalité, j'essaie juste de trouver une certaine paix intérieure dans
ce monde de folie furieuse, entre les sirènes des flics et les
hélicoptères.
En Europe, on te présente comme un
songwriter noir de folk. Comment les Américains te perçoivent-ils ?
Depuis le début, ma maison de disques ne sait
pas sur quel pied danser à mon sujet. En Europe, et principalement
en France, les choses paraissent plus claires : le public s'y est
retrouvé tout de suite. Ici, la situation est plus complexe. J'ai
tourné avec des gens aussi différents que les Fugees, Pearl Jam, JJ
Cale ou John Lee Hooker, ce qui m'a permis de toucher des publics
très divers. Pour certaines personnes, je suis un chanteur de
reggae, pour d'autres un bluesman. En fait, j'adore me situer au
confluent de plusieurs genres en mélangeant du folk, du blues, de la
guitare slide, des cordes tout en restant moi-même. Je suis un grand
fan de Led Zeppelin, je connais tous leurs disques, et ce qui
m'impressionne le plus c'est la manière dont ils arrivent à faire
sonner les instruments acoustiques. J'adore Pink Floyd également,
j'estime qu'on ne fera jamais aussi bien que Dark side of the
moon. Et si dans la foulée j'écoute les Beatles, je suis miné :
je me dis que je ne parviendrai jamais à faire des disques de ce
niveau-là. Alors j'essaie de trouver une nouvelle voie, de défricher
mon propre jardin pour apporter quelque chose de neuf, mais c'est
très dur. Tu penses avoir écrit une grande chanson, et puis tu la
compares à Let it be et tu la trouves épouvantable. Alors tu
recommences, pour aboutir à un résultat qui ne te fasse pas trop
honte.
Crois-tu à un succès américain avec cette
musique ?
Les choses évoluent doucement, on a quand
même réussi à vendre quelques disques ici. Dans un pays où l'on
rencontre des Blancs qui écoutent du hip-hop et des Noirs qui
écoutent Beethoven, on peut estimer que le jeu est ouvert. Pour moi,
le fait d'être arrivé à faire des disques est déjà un succès. Après,
si la maison de disques y croit et fait tout pour le vendre, s'il y
a des gens qui l'achètent, alors tant mieux. Mais, à vrai dire, je
m'en fous un peu. Bien sûr, j'aimerais être reconnu ici aussi, mais
ce n'est pas mon obsession quotidienne. J'essaie juste de garder
toujours confiance en l'avenir.
Tu as la réputation d'être quelqu'un de
très calme. Cela te dérange-t-il ?
Je ne suis pas spécialement calme dans la vie
de tous les jours. Avec les gens que je connais bien, j'ai un
comportement tout à fait normal, je rigole pas mal et je prends du
bon temps. Vis-à-vis du business de la musique, là, j'ai une
attitude beaucoup plus réservée parce que j'ai besoin de me
protéger. Ce que l'on peut prendre pour de la sagesse n'est en fait
qu'une façon de disposer des barrières entre moi et les gens que je
suis amené à fréquenter dans ce métier. Lorsque je sens que les gens
ont réellement envie de me connaître, alors je fais tomber ces
barrières, mais ça peut prendre du temps. Je n'éprouve pas ce besoin
qu'ont certains de se faire plein d'amis, de bouger sans arrêt, de
rencontrer de nouvelles personnes. Je préfère me concentrer sur
l'écriture de mes chansons.
Souffres-tu pour composer ?
Toute forme d'existence terrestre doit
s'accompagner d'un peu de souffrance. On souffre pour être le
premier, le plus fort, le plus cultivé, c'est normal. Cette
souffrance est présente depuis mes débuts mais, en même temps, seule
la musique parvient à la guérir. C'est ce paradoxe qui permet
d'avancer, de ne jamais baisser les bras. Je souffre quand je
compose, mais le résultat m'aide à vivre et m'éloigne ainsi de la
souffrance. Faire de la musique me procure une sorte d'équilibre
sans lequel je serais quelqu'un de passablement dérangé. Comme je
compose depuis mon adolescence, j'ai pu me protéger des pires
souffrances, celles que connaissent ceux à qui on n'a pas su
transmettre l'envie de réaliser quelque chose sur cette terre.
Comparé à d'autres jeunes Noirs qui vivent
ici, à Los Angeles, te sens-tu privilégié ?
J'ai vécu une enfance paisible et heureuse à
Claremont, aux côtés de mes grands-parents qui m'ont donné ce goût
pour la musique. Dans ce sens, je suis effectivement quelqu'un de
privilégié. D'un autre côté, je travaille dur pour y arriver et la
vie que je mène n'est pas toujours facile : être en tournée pendant
des mois, loin de ceux qu'on aime, avec de la nourriture différente
chaque jour, des nuits à dormir dans un lit qui n'est pas toujours
orienté au nord, tout ça est très éloigné de la vie de star que les
gens imaginent. Je fais ce dont j'ai envie et en ça, je suis
privilégié. Mais quiconque possède des chaussures, une chemise et
des chaussettes propres peut s'estimer gâté par la nature. Pour ce
qui est des Noirs, j'estime que ce n'est pas mon rôle de parler au
nom d'une communauté. En même temps, je me sens heureux chaque fois
qu'un progrès pour les Noirs est enregistré dans la société
américaine ou à travers le monde. Tout ce qui nous éloignera un peu
plus de l'esclavage sera une victoire. Pour ma part, je crois
surtout en la fierté de savoir d'où tu viens, en la connaissance de
tes ancêtres et à la façon dont tu fais vivre leur esprit à travers
toi. C'est la chose essentielle à mes yeux.
On te compare à Bob Marley, qui avait une
forte influence sur l'histoire de son peuple. Crois-tu que ta
musique puisse atteindre cette dimension ?
Marley avait une parole universelle, comme
Martin Luther King ou les grands acteurs noirs de ce siècle. Plutôt
que de changer le monde, la musique m'a surtout permis de changer
mon monde. Ensuite, si les gens veulent tirer un enseignement de ce
que je dis dans mes textes, sur l'amour ou sur la société, alors
qu'ils le fassent selon leur propre expérience, en la confrontant à
la mienne. Tout le monde est maître de son destin, il faut juste
apprendre à le contrôler et la musique peut sans doute y aider.
J'aimerais voir plus de gens, surtout les jeunes, se révolter contre
ce qu'on leur impose mais ce n'est pas mon job de dire comment il
faut s'y prendre. Je ne prêche pas, je n'encourage jamais les gens à
vivre comme moi ou à croire en ce que je crois. Ma démarche n'engage
que moi, et elle est avant tout spirituelle et non politique. La
spiritualité est mon moteur, mon oxygène, elle est présente en
chacun de mes actes. Chaque respiration, chaque souffle, chaque
mouvement est une prière, y compris le fait de mettre des chaussures
ou de prendre une guitare.
Qu'as-tu ressenti à la mort de Tupac Shakur ?
Un très fort sentiment de gâchis et d'impuissance. Je ne le
connaissais pas et je ne sais rien de cette affaire, mais il était
trop jeune pour mourir. Chaque fois qu'un Noir en tue un autre, non
seulement il commet un crime, mais il commet également un suicide.
Ici, mes frères s'entretuent et ça me rend malade. Parfois, des gens
de l'extérieur demandent si l'on a appris à vivre avec la violence
qui règne à Los Angeles. Mais comment pourrait-on s'habituer à vivre
avec une telle absurdité ? Ma femme et moi sommes tellement
terrifiés par les infos qu'on ne les regarde plus. Le climat social
en Amérique est traumatisant. Il faut en permanence faire attention
à soi et aux siens. Mais c'est surtout en raison du système social
américain que je suis furieux de vivre ici, pas à cause des
individus. Il ne faut plus laisser les types qui nous gouvernent
faire ce qu'ils veulent. L'homme sur la colline a-t-il pour vocation
d'asservir l'homme de la plaine ? Je ne crois pas, il faut que
chacun se batte au quotidien pour aboutir à une transformation
absolue des valeurs de la société. Le coût de la vie, notamment, a
complètement déréglé les structures familiales. J'estime que ça
devrait être un devoir collectif de rémunérer les mères pour
qu'elles élèvent leurs enfants pendant un ou deux ans après la
naissance. C'est à cet âge-là que tout se détermine, alors, qu'on
paie les mères ou les pères, si c'est la femme qui travaille
et l'on aura peut-être éradiqué le mal à la racine.
Ça ressemble fortement à un programme politique.
Je ne devrais pas me mêler de ça, je ne le fais jamais
d'habitude. Je ressens la politique comme une protection des
richesses d'une minorité : la minorité financière qui vit aux frais
de la majorité ouvrière. On ne peut plus faire confiance aux gens
qui ont un mandat à protéger, car leur intérêt se tourne toujours
vers ceux qui possèdent les richesses. C'est à chacun de faire en
sorte d'améliorer les choses, pour le bien de tous. Mais on vit dans
un monde où tout est rapide : la nourriture, les voitures, tout est
fast. Personne n'a plus envie de choisir un engagement à long
terme. Tout le monde désire être libre, mais personne ne veut payer
le prix de cette liberté. Dans ce pays, il y a des gens qui meurent
de la liberté accordée aux autres. On autorise chacun à porter une
arme et on s'émeut ensuite lorsqu'un môme de 10 ans se pointe à
l'école avec un flingue. Qu'est-ce qui est le plus important : la
Constitution ou la vie des enfants ? Depuis que mon fils est né, je
ne peux plus me contenter de vivre seulement pour la musique. J'ai
des responsabilités nouvelles qui n'ont rien de commun avec ma vie
artistique. En quelque sorte, le fait d'avoir un enfant m'a ramené
sur terre. C'était une étape essentielle à mon développement. J'ai
sans doute fait du mal durant ma vie, j'ai rendu des gens tristes et
j'ai brisé des cœurs. On a aussi brisé le mien quelquefois, alors
cette naissance est une sorte de rédemption pour moi. Plus que
jamais, ma famille est une bénédiction, un refuge vers lequel je
peux me tourner en permanence. Je ne veux plus m'éloigner désormais
de cette sainte trinité qui constitue toute ma vie : la famille,
l'amitié et la musique.
Christophe Conte
revenir au sommaire
Les Inrock
28 mai 1997 n° 106 , page 3
Chronique de "The Will to live"
Paré pour la course de fond, le
sage Ben Harper passe l'épreuve du troisième album sans faux
pas ou presque.
Ne jamais oublier que c'est l'artiste qui tire les
ficelles. Qu'on ne pourra jamais forcer un musicien, un
auteur, un chanteur de la trempe de Ben Harper à pencher dans
un sens plutôt que dans un autre. Comprendre une bonne fois
pour toutes qu'on ne fera pas changer ce caractère d'acier,
que cette voix de damné et cette âme de feu sont prisonnières
d'un corps trop robuste pour qu'on puisse caresser quelque
espoir d'influence sur son impressionnante intégrité.
En deux albums importants, Ben Harper a avant tout réussi
une chose : s'imposer comme un monument de la création
américaine contemporaine, un roc colossal planté dans un
désert cet espace de liberté musicale laissé étrangement
vierge jusqu'à l'éclosion de Harper en 1994. En trois ans à
peine, l'humble luthier d'Orange County est devenu beaucoup
plus que ce qu'il rêvait d'être dans ses rêves les moins sages
: l'inclassable métis n'est plus seulement ce probable Hendrix
en devenir, ce possible fils de Marley, ce croisement
Cohen-Cobain mûri sous le soleil californien. Avec Welcome
to the cruel world et Fight for your mind, Ben
Harper est devenu beaucoup plus qu'un simple légataire : le
receleur exclusif d'une manière d'écrire et de se mettre en
scène qui puise aussi bien dans le blues et le reggae que dans
la soul et le rock sans jamais se laisser dévorer par les
affres de la fusion à tout-va. Harper est surtout devenu la
rare incarnation à part lui, on ne voit que Beck
d'une façon d'entrevoir la musique qui ne souffre aucune forme
de corruption ou de calcul. Seul maître à bord, l'ami Ben
fonce tête baissée vers des plaines musicales dont il est le
seul explorateur connu. Et même si l'on rêve toujours de le
voir se concentrer sur la partie la plus épurée de sa création
ces moments où il oublie les copains pour jouer un folk
nu et solitaire, comme sur le trop court Number three
ou les fabuleux Ashes et I shall not walk alone
, on sait maintenant que ses albums se consomment en
l'état, riches concentrés d'une vie intérieure en fusion
permanente.
A prendre ou à laisser, l'histoire proposée par ce garçon
un brin mystique s'offre avec The Will to live un
troisième chapitre sans grandes surprises. Musique toujours
instinctive, directe, organique. Chansons qui aiment certes
taquiner, hésitant entre l'eau et le feu, mais qui finissent
toujours par se trouver une terre d'asile le reggae sage
de Jah work, le blues sans âge de Homeless child
ou de I want to be ready. Les grandes qualités de
l'Américain grain de la voix, des guitares sèches
n'ont jamais semblé aussi affirmées, ses défauts relatifs
une certaine tendance à la surenchère musico-musicienne,
comme sur un Mama's trippin' taillé pour le Festival de
Montreux venant rappeler que l'œuvre de Harper est un
bloc de granit, avec ses impuretés, ses imperfections. Seule
véritable nouveauté, le niveau d'intensité électrique
traversant quelques impressionnantes poussées de fièvre
les guitares cabrées de The Will to live, la
basse offensive de Faded et venant bouleverser
les habitudes de la maison. Mais que quelques intimes de
l'auteur voient ici une profonde remise en question (lire
article en page 35) aura de quoi amuser. Vu de France, Ben
Harper n'a rien changé à ses belles habitudes, et c'est très
bien comme ça. 
| | |